Cette année a été, à tous égards, une année tranquille. Pas de rencontre extraordinaire, ni avec un humain, ni avec un animal. Pas de phénomène météo exceptionnel. Mais un record est tombé en fin d’année, et cela en a fait une étape de plus dans ma vie de coureur.
Les mois se sont succédé rapidement, dans le rythme et les conditions habituels. Ce qui a changé, c’est la fréquence : de cinq sorties par semaine, je suis passé à cinq ou six de manière régulière. La distance standard est restée à dix kilomètres, mais douze est devenu courant. Il y avait un tronçon sur mon parcours – un kilomètre supplémentaire dans chaque sens – qui demandait presque à être inclus. Et une fois que j’ai commencé à l’ajouter, la perspective a changé : douze est devenu la vraie norme, et dix est devenu la sortie courte. Je n’ai pas couru moins de dix kilomètres une seule fois cette année.
Dix mille kilomètres
Dans les premiers jours d’avril, j’ai franchi la barre des dix mille kilomètres. Dix mille kilomètres à pied depuis le premier jour. Un chiffre qui a eu besoin d’un moment pour s’imprimer.
Devenir étranger chez soi
La fin de l’été a amené un déplacement d’une dizaine de jours dans mon pays d’origine. Une fois de plus, j’ai ressenti à quel point le familier était devenu étrange. C’était curieusement déstabilisant de voir tout écrit dans ma langue maternelle – les panneaux, les vitrines, les conversations autour de moi. Je n’étais à l’étranger que depuis trois ans, et pourtant quelque chose avait déjà bougé. J’avais toujours pensé que les expatriés exagéraient quand ils parlaient de se sentir étrangers chez eux. Je commençais à comprendre. C’était comme si j’avais pris un embranchement et que je voyais encore l’autre chemin, mais de plus en plus loin. On parlait encore la langue à la maison, j’appelais des gens là-bas, je lisais les infos en ligne – et pourtant. J’écrirai plus tard où ce processus m’a mené.
Côté course, le séjour s’est déroulé comme tous les autres : j’avais emporté mon équipement et j’avais trouvé un parcours autour de mon hébergement. Cette fois, le terrain était particulièrement agréable – j’étais en bordure d’une région vallonnée, sur une route clairement en montée qui sortait de la ville en quelques centaines de mètres. Forêt, une petite cascade en chemin, un passage avec des marches – un bon entraînement pour l’heure. Montée à l’aller, descente au retour. La descente en courant est d’ailleurs une question intéressante : elle demande une technique propre, et j’ai constaté – surtout sur de longues portions – qu’elle est en réalité plus difficile et plus éprouvante pour les jambes que la montée.
La tempête de neige
À l’approche de la fin de l’année, les kilomètres et les sorties s’accumulaient. Fin octobre, j’étais à 2 540 kilomètres ; fin novembre, 2 780. Les trois mille étaient à portée de main.
Avant d’y arriver, décembre m’a réservé un épisode. Une forte chute de neige était annoncée pour un jour précis. D’habitude, je courais le soir, mais ce matin-là je me suis levé tôt et je suis sorti dans le noir, par moins trois degrés, pour ne pas perdre cette journée – et parce qu’une grosse neige pouvait signifier plusieurs jours d’arrêt.
Au bout de mon parcours, il y avait une côte assez raide d’environ trois cents mètres. Pour les coureurs qui aiment « appuyer » en fin de sortie, c’était l’endroit idéal – on arrivait chez soi à bout de souffle, qu’on le veuille ou non. Ce matin-là, environ deux cents mètres avant la côte, quelques flocons sont apparus. Vingt mètres plus loin, le ciel s’est ouvert : une chute de neige intense, implacable. Quand j’ai atteint le sommet, j’étais en plein paysage hivernal. Mes vêtements étaient couverts de blanc. Une neige aussi forte était rare dans cette région, et une part de moi était contente – courir dans des conditions difficiles me laisse toujours un meilleur sentiment après coup. Mais cette dose-là était amplement suffisante.
Le lendemain, impossible de courir à cause de la neige. Deux jours plus tard, le redôux est venu dans la nuit – laissant derrière lui des plaques de glace regelée. Dans ces conditions, il est plus facile de courir sur la neige intacte que sur les portions piétinées et verglacées. Mais pour ça, il faut les bonnes chaussures. Ma paire habituelle, faite pour le sec, aurait été trempée en quelques centaines de mètres. C’est là que l’idée a mûri : il me fallait deux paires. Une pour le sec, une pour la pluie, la boue et la neige. J’applique ce système depuis.
Le record
Le deuxième record de l’année est tombé juste après Noël : ma sortie du jour s’est terminée à exactement trois mille kilomètres pour l’année. J’étais ravi. Deux records en un an. J’ai pensé à celui que j’étais avant – celui qui détestait courir — et le voilà qui courait autant par choix, parce que c’était devenu un besoin.
J’ai décidé que ce serait le minimum désormais — trois mille chaque année. Pendant un bon moment, ça a tenu. Puis le destin s’en est mêlé. Mais je suis resté coureur. Runner forever.
2009 : 287 sorties / 3 036 km
Depuis 2002 : 1 344 sorties / 12 291 km

