Ce que la course m’a appris – 1ᵉʳᵉ partie
J’ai commencé à courir en 2002, à trente-trois ans. Plus de vingt ans ont passé depuis, et je crois n’avoir vraiment compris ce qu’était la course qu’à l’instant où j’ai failli la perdre. Mais cette histoire-là, elle est pour la deuxième partie. D’abord, il faut que je raconte comment j’en suis arrivé là.
Quand la course n’était qu’un pied du tabouret
Au début, je ne faisais pas que courir. J’avais commencé par le vélo, puis la course est venue s’ajouter, et pendant un temps, les deux ont cohabité tranquillement. Environ cent cinquante sorties vélo par an, une centaine de sorties course. En moyenne, un jour sur trois était un jour de repos.
Puis, en 2006 – des raisons familiales, un déménagement, un nouveau travail – j’ai abandonné le vélo. D’un mois sur l’autre. Ce qui était réparti entre deux sports s’est concentré sur un seul. Courir, courir, courir. Mon nombre de sorties annuel a été multiplié par deux et demi, du jour au lendemain.
J’avais trente-sept ans. Mon corps s’est adapté sans broncher. Pas de surpoids, une forme stable, et une vigilance particulière pour les chaussures – des modèles neutres, adaptés à mon poids et à mes soixante à soixante-dix kilomètres hebdomadaires. Au tout début, quelqu’un m’avait dit une phrase que je n’ai jamais oubliée : « Les chaussures, on peut les changer. Les articulations, on en a un jeu pour la vie. » Au fil des années, j’y ai ajouté une nuance. Les chaussures, on peut les changer – et ça vaut le coup de le faire. Mais les articulations, c’est vrai : un seul jeu, pour toute la vie.
Quinze ans de silence
Jusqu’à la fin de la quarantaine, mon corps a tenu. J’ai couru huit marathons en quatre ans, sans qu’une blessure m’arrête jamais. J’étais prudent : je dosais, j’augmentais les distances par paliers, je changeais les chaussures à temps. Quinze années se sont écoulées sans que mon corps élève la voix.
Puis, vers la cinquantaine, les premiers petits signes sont apparus. Un élancement dans le genou. Une piqûre dans la cheville. Littéralement – comme si l’on m’avait planté un couteau. Quelques mètres en boitant, puis plus rien. Je reprenais la course comme si de rien n’était. Quand j’ai enfin pu échanger le bitume contre les sentiers forestiers, ces élancements se sont espacés – mais ils n’ont jamais vraiment disparu.
À cinquante-trois, cinquante-quatre ans, les jours sans douleur du tout étaient devenus rares. Rien de grave. Rien qui gênait vraiment ma course. Mais c’était là. Toujours là. Et je ne savais pas encore combien d’années durait déjà cet entraînement discret – apprendre à porter la douleur -, ni ce qu’il allait un jour me coûter.
Le mollet qui m’a arrêté
Je me souviens encore avec précision de mon premier vrai moment aigu. Tôt le matin, sur un sentier forestier, au sixième kilomètre – une douleur a traversé mon mollet gauche avec une telle violence que j’ai dû rester immobile plusieurs minutes. Pas une articulation : le muscle, juste sous le genou. Je ne pouvais plus marcher. J’ai boité jusqu’à la maison, et j’ai travaillé ce jour-là avec la jambe surélevée, posée sur une chaise. Par chance, c’était un travail assis. Debout, j’aurais été incapable.
C’est ce jour-là que j’ai découvert ce qui allait devenir, depuis, ma sortie de secours : la marche nordique. D’un point de vue énergétique, c’est presque identique à la course, en un peu plus lent – mais tellement, tellement moins agressive pour les articulations. Deux jours plus tard, j’étais sur le chemin avec les bâtons. Le lendemain, j’alternais course et marche nordique. Le jour suivant, je courais à nouveau la distance entière.
Trois jours d’arrêt. Pour quelqu’un d’extérieur, ce n’est rien. Pour quelqu’un qui dépend de la course comme moi – quelqu’un qui se voit courir dans la rue même les jours où il ne court pas – trois jours, c’est plus long que je ne saurais vraiment le dire. Ça ne sert à rien d’essayer. Soit on comprend, soit on ne comprend pas.
La tolérance à la douleur, comme compétence
Le fond longue distance apprend à dompter la douleur. Les ampoules sous les pieds, les échauffements, les jambes de plomb du lendemain – ça fait partie du décor, et au bout d’un moment, on ne les remarque même plus. Pour un coureur qui cherche la performance, c’est une compétence en or.
Mais la tolérance à la douleur n’est pas qu’une compétence. Passé un certain seuil, elle devient un handicap.
Pour un coureur expérimenté, une douleur au mollet, c’est banal. Il y a des jours où ça va moins, d’autres où tout coule. Parfois fatigué, parfois léger. C’est comme ça qu’on lit son propre corps. Et c’est précisément pour cette raison que, le jour où les vrais ennuis frappent à la porte, on est les mieux placés pour ne pas les entendre.
Je croyais savoir ce qu’était la douleur. Je croyais que vingt ans de pratique m’avaient appris à distinguer le grave du bénin. À cinquante-quatre ans, j’ai découvert que je n’en savais rien.
À suivre. Dans la deuxième partie, je raconte comment mon corps m’a enseigné ce que la course, seule, n’aurait jamais pu m’apprendre.

